1- L’hypnose.

Le premier effet idéologique de ce divertissement à alibi informatif qu’on nomme « télévision » consiste à vous dissuader d’aller regarder ailleurs. Ce qu’offre le poste, c’est tout tout de suite. Il flatte en nous le fantasme d’une saisie globale du monde par l’image. Cette promesse de totalité est aussi promesse d’immédiateté. Un grand vertige s’empare alors du citoyen. Va-t-il louper cette totalité offerte à son regard ! Vite, il lui faut voir-c’qu’y-a-à-la-télé, et donc, rester rivé à l’écran plus de trois heures par jour. On n’a pas totalement ce qu’on n’a pas dans l’instant.

Cette offre de possession du monde est l’arme absolue qui soumet nos cerveaux au système publicitaire. Je suis chaque soir happé par ce que je veux happer. Les programmes télévisés, leurs présentations dans le journal, les bandes-annonces qui les rappellent au fil du jour, les conseils amicaux de ceux qui croient devoir s’insérer dans la culture de l’époque, tout jalonne notre existence de rendez-vous à ne pas manquer : le journal de telle heure, l’émission hebdomadaire de tel animateur, le documentaire spécial de telle chaîne, le film célèbre d’un « immense » réalisateur des années X… De sorte que les meilleures des émissions deviennent les pires dès lors qu’elles inscrivent dans nos cerveaux l’impératif social du « devoir regarder ».

2- Le détournement du réel.

Régnant sur « tout ce qui se passe », la télévision s’octroie le monopole du « réel ». Puisqu’elle peut aller partout, rien ne lui échappe. Elle chasse les événements-images et les images-événements, elle les produit quand elle ne les trouve plus. Elle vous impose ce qu’elle montre en semblant vous « l’expliquer ». Qu’il s’agisse de petits épisodes concrets, de faits dramatisés, ou de « scoops » carrément inventés, elle semble dominer le « réel » dont elle se fait l’écho. Elle détermine ce qui « fait l’actualité », elle maîtrise « ce qui arrive ». Celui qui ferme le bouton s’exclut du monde, il lui semble ne plus exister ; mais celui qui demeure « fidèle au poste », devant l’ordre des choses imposé par la rythmique événementielle, n’existe pas davantage : il est sans prise sur ce qu’il voit, il ne peut justement que voir, s’émouvoir et se taire.

Pire : la réalité propre du citoyen spectateur se trouve, à tout instant, dévalorisée par les mille et une « réalités » sociales ou mondiales dont on le bombarde en permanence. La télévision disqualifie tout ce qui ne passe pas à la télévision, c’est-à-dire la majeure partie de ce que vivent les hommes. Et voilà celui qui croyait dévorer le monde par les yeux n’éprouver, chaque soir, que sa totale impuissance sur ce monde dont dépend sa vie.

3- L’idéologie du spectacle.

Cette impuissance du spectateur a ses consolations : la « qualité » du spectacle. Mais voilà qui engendre un autre trait pervers. Car ne vaut, pour la télévision, que ce qui mérite d’être « vu ». Ne vaut que ce qui vaut d’être « exhibé ». Primauté du visuel bien palpable, du dramatique à souhait. S’il le faut, on arrange les faits, les témoignages, les séquences visuelles ; on réduit, on tronque, de peur que le téléspectateur « décroche ». Non seulement, le « réel » a été sélectionné en raison de sa qualité spectaculaire, mais voici que le spectacle prend de plus en plus la place du réel, puis devient le seul réel susceptible d’intéresser un public trop bien conditionné.

Cela se fait par degrés. On commence par tourner en dérision certains aspects trop « sérieux » de la réalité, notamment du monde sociopolitique, dont les acteurs croient devoir devenir des « vedettes ». Puis la télé se met à mimer ou à produire un réel plus réel que le réel (et donc falsifié), avec la profusion des « reality shows » et autres docudrames, sans parler de ces émissions-laboratoires où des cobayes humains vivent des expériences intimes-exhibées, propres à faire fantasmer le public dit « réel ». Et voici que la TV, transformant dés lors la réalité en simple illustration du monde fictionnel, donne lieu à des journaux avec interview d’assassin, preneur d’otages en direct, événements filmés dans leur déroulement à la manière d’un film-catastrophe, de sorte que le monde factuel n’est plus que la caution d’un imaginaire frelaté, – celui où baignent les dramaturges à téléfilms... Tout devient image, virtualité. Le seul repère concret, qui se couvre lui-même des oripeaux du spectacle, demeure alors l’appel publicitaire dans toute sa contagieuse trivialité.

4- L’omnipub : tout se consomme.

À l’origine de ce monde falsifié, il y a en effet la tyrannie publicitaire. C’est elle qui, apprenant les cerveaux à ne juger du produit que par le spectacle du produit, a habitué le public-enfant à ne juger du monde que par le spectacle du monde. Ce faisant, elle a soumis le petit écran au dévergondage de l’ordre marchand, qui enseigne que tout se consomme, et qu’il n’est d’autre but que de vendre et de se vendre. Tout devient annonce, « showbiz » et promotion. Voici les stars du spectacle, y compris les vedettes du champ politique, qui se donnent elles-mêmes à « consommer » comme figures emblématiques du nouveau savoir-vivre, et se répandent en confidences biographiques, en éloges mutuels et en rires euphoriques, dans un total déni de la réalité tragique qui est celle du monde contemporain.

En parfaite osmose avec l’ordre publicitaire, la télévision cultive chez ses habitués une seule et même pulsion consommatrice, au mépris de leur humanité. L’événement se consomme, les produits et les stars se consomment, les « valeurs » humaines se consomment – images virtuelles parmi d’autres –, si bien que les discours dérangeants, voire les prophètes de notre monde, convertis en « signes » d’authenticité, se « gobent » sans frémir entre un spot sirupeux et un sketch bien vulgaire, le tout relié par le bavardage complaisant d’animateurs qui s’imaginent incarner le public.

5- Le pseudo-forum : la dépolitisation.

Le grand alibi des « pros » de la télé est de se faire le miroir du « public », assimilé à l’Opinion, et considéré comme équivalent du « peuple ». La démocratie cathodique consisterait, sondages à l’appui, à refléter les gens tels qu’ils sont. Ceux-ci s’auto-consommeraient furieusement en adhérant à des spectacles (ou à des personnalités) qui leur ressemblent, à des débats dont on leur clame partout qu’ils portent sur ce qui « intéresse vraiment » les Français. On s’ingénie alors, par divers dispositifs, à faire partager ce leurre. Il n’est plus d’émissions où l’on ne fasse paraître le public sur l’écran, sur des gradins ou sur le plateau ; des panels de citoyens dits « représentatifs » (alors qu’ils ne sont que « triés ») y ont droit à leurs trente secondes de témoignage ou d’interrogation ; des mini-sondages, interviews divers, micro-trottoirs s’ajoutent à cette batterie pour persuader le téléspectateur qu’il est collectivement représenté : et voici la France toute entière rassemblée, dans le poste en même temps que devant le poste. L’audimat confirme. La TV devient le lieu d’une assemblée populaire permanente et souveraine… Et cette vaste bulle médiatique, ce théâtre-miroir, jouent si bien au forum républicain, que les « médiaticiens » eux-mêmes, pris à leur propre piège, croient y trouver l’essentiel de ce qui fait l’existence des citoyens.

En réalité, la TV ne constitue les citoyens en « public », supposé majoritaire, que pour imposer cet invisible poids du public à chaque citoyen. La télévision, c’est vous : allez-vous échapper à cette projection de vous-mêmes ? La télévision, c’est l’évidence du monde : allez-vous lui opposer une conscience (critique) fondée sur votre expérience personnelle ou sur d’autres approches ? Non, il faut tout accepter en bloc, et vous soumettre à la modernité qui vous est présentée, sous peine de vous opposer suicidairement à votre propre époque et à vos propres concitoyens. Ce que la TV vous interdit en permanence, c’est d’oser dire « non ». Du grand théâtre inintelligible du monde, contentez-vous de tirer du frisson, de savourer des scènes, de quoi rire ou pleurer, s’esbaudir ou s’atterrer, selon l’humeur du moment, en direct ou en différé. Le monde que vous voyez n’a pour objet que de vous dis-traire du monde que vous vivez.

6- L’école du voyeurisme.

Au spectateur sans pouvoir, il ne reste donc comme compensation que la rage de voir. Consommer des signes faute d’agir sur le réel. Je veux de l’exploit sportif, je veux de la météo sponsorisée, je veux des jeux d’argent, je veux des séquences de violence ou de sexe, je veux des gros plans sur le visage buriné de compassion de mère Térésa autant que sur les formes inouïes de la dernière Star sexy (dont Télé 7 jours me précisera les mensurations). Une seule chose hante désormais ma vraie vie privée bien à moi : voir, voir toujours plus, devenir le voyeur de la vie des autres, qu’elle ressemble à la mienne ou qu’elle la surcompense.

À cette surintensité du voyeurisme, quasi structurelle, répond l’essor sans frein de l’exhibitionnisme sur le petit écran. Connivence sexuelle, dégustations sado-macho, apitoiement savoureux sur les drames, sanglantes sensations d’un thriller, image insoutenable d’un innocent qui meurt en direct. Dévoiler l’horrible, garder les yeux ouverts : degré suprême où communient le voyeurisme des uns et l’exhibitionnisme des autres. Deux traits qui n’en font qu’un : le moindre spectateur tranquille peut, passant sur le plateau, se découvrir aux autres tel qu’il eût aimé se consommer comme voyeuriste. Spirale sans fin : un voyeuriste insatiable est, potentiellement, un exhibitionniste sans retenue. Ce qui explique la vulgarité crasse de tant d’acteurs médiatiques : passer à la télé, ce n’est plus seulement se faire produit parmi d’autres produits : c’est se faire produit qui se déballe, dans un narcissisme monstrueux dont le public voyeur est complice.

7- Le vide intérieur.

Dans sa logique actuelle, le système télévisuel vampirise l’intériorité des personnes. Il vide chacun de sa substance, pour ne l’emplir que de ses exhibitions factices. Il tue la culture dans la façon même dont il la célèbre. Certes, objectera-t-on, il y a parfois de « bonnes » émissions, comme il y a nombre de citoyens qui savent user de façon restreinte et sélective de la boîte à images. À quoi l’on répondra, en pastichant Pascal, que la télévision est d’autant plus nocive qu’elle ne l’est pas toujours, car il est hors de doute qu’elle va globalement aujourd’hui dans le sens d’un asservissement mental des peuples.

En somme, c’est l’une de ces mauvaises choses dont il faut savoir ne pas abuser…

François Brune, auteur de Les médias pensent comme moi ! (L’Harmattan, 1997).

Voici un texte que j'ai trouvé sur le site des Casseurs de pubs ( lien à droite de l'écran ). Je rappelle que chaque année est organisée une "Semaine Sans Télé". Pour cette année 2008, cette semaine à lieu du 21 au 28 avril. Dépechez-vous !